| Carnet de Zénon
De paradoxes en apophtegmes |
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| Publi le mardi 03 octobre 2006" La vie réussit à nous trouver quand plus personne ne sait où nous sommes, pas même nous. Si loin que nous soyons, elle se fraye un passage. Si grande soit notre volonté de l'éviter, de la fuir dans un travail, dans un devoir, dans un sérieux - elle arrive, têtue, se moquant gentiment de nous, de la naïveté de nos projets, de la sagesse de nos calendriers. Mais nous parlons si sérieusement, aujourd'hui : laissez-moi vous raconter une histoire. Il y a une dizaine d'années, je me promenais au bord d'un étang - un morceau de miroir renversé au milieu des prés. C'est un lieu où j'ai coutume d'aller avec mon amie d'alors. Ce jour-là je ne suis pas allé la chercher. Je ne l'ai pas appelée. J'ai choisi de sortir en compagnie d'une autre fille : Sainte Thérèse d'Avila. J'ai sous le bras ses oeuvres complètes. Un gros livre blanc, un régal de chant pur, de joie vive. Et mon amie survient, m'ayant attendu, m'ayant cherché, venue en désespoir de cause auprès de cet étang. Elle est là, devant moi, avec ce visage mélangé, ravie de m'avoir trouvé, furieuse de m'avoir cherché. Elle m'avouera plus tard que sa première pensée avait été de saisir le gros livre de Thérèse d'Avila et de le balancer dans l'eau froide. Elle voyait juste dans sa jalousie : elle avait là, en face d'elle, une sacrée rivale. Il fallait beaucoup de grâce pour me sortir de l'enchantement d'une sainte. Croyez-moi, il n'était pas si facile d'aller me trouver dans ce ravissement que me donnait alors cette lecture, à mille lieux du monde. Dommage que mon amie n'ait pas cédé à sa première impulsion : imaginez les oeuvres complètes de la mystique lentement descendre au fond des eaux - et plus tard d'étranges murmures chez les grenouilles, des conversions soudaines chez les poissons. Telle est la vie quand elle emprunte son visage de fête, le visage d'une amoureuse : plus convaincante dans ses caprices que les saintes dans leur perfection. Tellement belle, tellement drôle : irrésistible. " Christian Bobin, La merveille et l'obscur, Entretiens 1990-1994, La passe du vent, 1999, 84 p. ISBN 2-84562-006-3 Par zénon • 2006-10-03 21:54:58 Permalien | Ajouter un commentaire • Beaux textes |
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